Pourquoi j’ai arrêté de parler de 'souveraineté numérique'
Souveraineté numérique : j'ai arrêté d'employer le mot
Tu l'as entendue aussi, cette phrase ? "Il faut que nous reprenions notre souveraineté numérique." Elle résonne dans les salons de Bruxelles, dans les rapports parlementaires, dans les keynotes des ministres européens. Elle est devenue le mantra officiel. Et elle me rend de plus en plus nerveux.
Pas parce que l'intention serait mauvaise. Mais parce que le mot lui-même a tué l'action. Il a remplacé la construction concrète par la posture symbolique. Il nous fait croire que décréter suffit.
Quand j'entends "souveraineté numérique", je n'entends plus une stratégie. J'entends un écran de fumée. Un vocable confortable qui permet d'éviter les questions gênantes. Combien de serveurs européens hébergent réellement nos données ? Combien de modèles d'IA sont entraînés sur du matériel que nous contrôlons ? Combien de lignes de code dans nos infrastructures critiques dépendent de dépendances open-source maintenues par cinq ingénieurs en Californie ?
Ces questions, le mot magique ne les pose pas. Pire : il les rend inaudibles. Car qui oserait s'opposer à la "souveraineté" ?
J'ai donc arrêté de l'employer. Dans mes discussions, dans mes écrits, dans mes projets. Ce n'est pas du cynisme. C'est une tentative de récupérer le terrain perdu du réel.
Ce que je mets à la place : résilience opérationnelle.
Pas aussi sexy. Mais terriblement plus exigeant. La résilience opérationnelle, c'est la capacité à continuer de fonctionner quand le fournisseur américain suspend ses services. Quand le cloud chinois devient inaccessible. Quand la mise à jour automatique d'une bibliothèque open-source introduit une faille zero-day.
C'est mesurer notre dépendance en temps réel. Identifier les points de fragilité. Construire des redondances. Former des équipes capables de maintenir ce que nous avons décidé de ne pas externaliser.
Tu remarques la différence ? La souveraineté numérique se décrète. La résilience opérationnelle se construit, ligne par ligne, serveur par serveur, compétence par compétence.
Et elle ne supporte pas le mensonge.
Ce que je mets à la place : souveraineté des compétences.
Là encore, le décalage est brutal. Notre discours officiel confond possession technologique et maîtrise technologique. Nous avons des supercalculateurs ? Magnifique. Qui les programme ? Qui les entretient ? Qui peut les réparer sans appeler un consultant étranger ?
Ma propre expérience m'a humilié sur ce point. J'ai monté un homelab modeste — un RTX 4070 Ti, quelques conteneurs Docker, Ollama pour faire tourner des modèles locaux. Je croyais tenir quelque chose. Puis j'ai voulu passer à un modèle 32B paramètres. 18 gigaoctets de poids. Théoriquement supporté. Pratiquement ? Le débordement vers le CPU, la latence qui explose, les quatre tokens par seconde qui rendent l'usage impossible.
Le matériel était "là". La souveraineté technique, non. Parce que la souveraineté, ce n'est pas la présence d'un objet. C'est la capacité à l'utiliser de manière autonome, efficace, maintenable.
Combien de nos "success stories" européennes reposent sur des équipes qui partiront demain ? Sur des compétences importées ponctuellement ? Sur une documentation rédigée dans une langue que nous ne maîtrisons pas ?
Ce que je mets à la place : gouvernance des dépendances.
C'est peut-être le remplacement le plus douloureux. Car il oblige à regarder en face notre situation réelle.
Nous dépendons des États-Unis pour les semi-conducteurs avancés. Des États-Unis et de la Chine pour les rares terres. Des communautés open-source globales pour nos frameworks logiciels. Des fonds d'investissement américains pour nos startups prometteuses.
Le mot "souveraineté" prétend que ces dépendances peuvent être abolies. C'est un mensonge politique. Elles peuvent être gouvernées. Réduites là où c'est possible. Diversifiées là où c'est nécessaire. Assumées et compensées là où elles sont structurelles.
Gouverner une dépendance, c'est d'abord la nommer. La cartographier. La rendre visible dans nos décisions d'achat, nos choix d'architecture, nos plans de formation. C'est accepter que l'autonomie totale est un mirage, et que l'objectif intelligent est la résilience dans l'interdépendance.
Pourquoi cette distinction verbale importe-t-elle autant ? Parce que les mots organisent le budget. "Souveraineté numérique" finance des rapports, des labels, des certifications, des événements de networking. Résilience opérationnelle, souveraineté des compétences, gouvernance des dépendances — ces exigences-là financent des serveurs, des formations, des salaires d'ingénieurs, des laboratoires de recherche appliquée.
Le premier vocabulaire produit de la visibilité politique. Le second produit de la capacité réelle. Et nous avons sacrifié tellement de temps sur l'autel de la visibilité.
Je ne propose pas de renoncer aux ambitions européennes. Je propose de les reterritorialiser. De quitter le registre déclaratoire pour le registre constructif. De mesurer notre avancement non pas aux discours prononcés, mais aux compétences formées, aux infrastructures opérées, aux lignes de code maintenues localement.
C'est plus difficile à communiquer. C'est moins gratifiant à court terme. C'est terriblement plus honnête.
Et c'est probablement notre seule chance.
Quel mot ou concept employé à tort selon toi nous empêche de voir clair ?