Frédéric GuarientoCybersécurité · IA · Souveraineté numérique — notes de terrain

2026-08-02 · FR

Le vrai métier de demain n'existe pas encore — et c'est tant mieux

L'illusion des « métiers de l'humain » — Comment apprendre à nos enfants à vivre avec l'IA

Quand ma fille me demande « Papa, quel métier je dois choisir pour ne pas être remplacée par un robot ? », je sens monter en moi ce mélange de fierté parentale et de vertige existentiel. Pas parce que la question est naïve — au contraire, elle est terriblement lucide. Mais parce que la réponse que j'aurais donnée il y a cinq ans est devenue obsolète.

On nous a vendu longtemps l'idée rassurante : les métiers de l'humain, ceux qui demandent de l'empathie, de la créativité, du jugement, échapperaient à l'automatisation. Les machines feraient les tâches répétitives, les humains garderaient le monopole du sens. Sauf que nous savons maintenant que c'est faux. Les systèmes d'IA générative écrivent, créent, diagnostiquent, conseillent, argumentent. Pas parfaitement, d'accord, mais assez bien pour que les entreprises commencent à se poser sérieusement la question : pourquoi payer un consultant humain quand une IA peut fournir une première réponse en trente secondes ?

Alors, comment je prépare mes enfants à ce monde ? Pas en leur recommandant une liste de « métiers sûrs », parce qu'il n'y en a plus. Mais en leur enseignant quelque chose d'autre : comment rester utile, pertinent, indispensable dans un environnement où la machine devient progressivement capable de tout faire mieux, plus vite, moins cher.

La vraie compétence n'est pas le métier, c'est la capacité à évoluer.

Je remarque que ce qui reste humain et irremplaçable, c'est moins la tâche que la posture. Un chirurgien qui sait opérer peut être remplacé par un robot chirurgical plus précis. Mais un chirurgien qui comprend l'angoisse du patient, qui ajuste son approche à la psychologie de chacun, qui prend des décisions éthiques dans l'incertitude ? Celui-là, c'est plus difficile. Sauf que... une IA peut aussi simuler cette empathie. Elle apprendra à reconnaître les signaux d'angoisse, à adapter son ton. Et pour beaucoup de gens, ça suffira.

Ce qui vraiment ne peut pas être automatisé, c'est la responsabilité. Quelqu'un doit signer, quelqu'un doit répondre, quelqu'un doit décider quand les règles ne suffisent pas. Et ce quelqu'un sera humain, au moins pendant encore quelques années. Mais cette responsabilité, il faut l'avoir gagnée, pas simplement la recevoir parce qu'on a un diplôme.

Voilà ce que j'essaie de transmettre à mes enfants : apprendre à coder, certes, mais pas pour devenir développeur — plutôt pour comprendre comment les machines pensent, pour pouvoir les diriger, les critiquer, anticiper leurs erreurs. Apprendre l'histoire, non pas pour réciter des dates, mais pour construire du jugement. Apprendre à écrire, non pas pour produire du contenu, mais pour clarifier la pensée et convaincre. Apprendre à se connaître soi-même, pas seulement pour être heureux, mais pour identifier ce qu'on fait que les autres ne peuvent pas.

Et surtout, apprendre à accepter l'impermanence. Le métier qu'on choisit à vingt ans n'existera peut-être plus à quarante. Pas parce qu'on sera incompétent, mais parce que le monde aura changé. J'ai vu ça avec les télécommunications : j'ai passé une carrière dans un secteur qui s'est réinventé trois fois. Ceux qui ont survécu ne sont pas ceux qui se cramponnaient à l'ancienne façon de faire, mais ceux qui ont compris que leur vraie compétence était d'apprendre, d'adapter, de pivoter.

Mais il y a un piège dans ce discours.

Si on dit aux jeunes « adaptez-vous, soyez flexibles, apprenez à apprendre », on risque de les laisser dans une anxiété permanente, sans ancrage. C'est épuisant. Et puis, c'est aussi une manière de leur faire porter le poids d'une transition sociétale qui n'est pas de leur responsabilité.

La vérité, c'est que nous — les adultes, les décideurs, les politiques — nous avons une responsabilité massive ici. Pendant que nous débattons de l'impact de l'IA sur l'emploi, des millions de jeunes sont en train de choisir des formations sans savoir si elles seront pertinentes dans trois ans. Nous devrions construire des systèmes de formation continue, des filets de sécurité sociale, une vraie politique de reconversion. Et nous ne le faisons pas assez vite.

Ce que j'essaie de faire, à mon niveau de parent, c'est créer un espace où mes enfants peuvent explorer sans peur. Pas de pression pour avoir le bon métier, mais plutôt : qu'est-ce que tu aimes vraiment ? Qu'est-ce que tu ferais même si ce n'était pas rentable ? Qu'est-ce qui te rend unique ? Et ensuite, comment on peut monétiser ça, l'adapter, la protéger ?

Je leur parle aussi de ce que l'IA ne peut pas faire — pas encore, peut-être jamais. Elle ne peut pas vouloir. Elle ne peut pas aimer. Elle ne peut pas se battre pour quelque chose en sachant qu'elle va perdre. Elle ne peut pas faire un choix éthique qui va contre son intérêt. Ces choses-là, c'est humain. Et ça reste rare.

La vraie question n'est donc pas « quel métier choisir pour ne pas être remplacé ? » C'est « comment rester humain dans un monde de machines ? » Et ça, c'est une question que chaque génération doit se poser. Pas seulement face à l'IA, mais face à toute technologie qui promet de nous simplifier la vie en nous simplifiant nous-mêmes.

Alors oui, mes enfants apprendront à coder, à analyser des données, à comprendre l'IA. Mais d'abord, ils apprendront à penser par eux-mêmes, à questionner, à créer du sens là où il n'y en a pas. C'est ça, le métier de demain. Pas un titre sur une carte de visite, mais une posture : rester curieux, critique, responsable. Rester humain.

Et si ça ne suffit pas ? Eh bien, au moins, on l'aura fait ensemble. 🤝

Comment vous, vous abordez cette transition avec vos enfants ou vos équipes ? Qu'est-ce que vous cherchez à leur transmettre face à ces changements ?

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